Les passant(e)s

Ecouter Brassens chanter « Les passantes ».

Laisser remonter mes propres ombres. Mes ombres sont des regards. Des éclats dans des yeux inconnus, des intentions limpides. Quelques détails auxquels la mémoire s’accroche, ceux qui avaient provoqué le désir. Par effraction.
La chaleur d’une peau, une fêlure dans la voix, l’odeur d’un corps, un cercle de métal qui marque un poignet.

Revivre ces moments rares, où une force invisible nous a poussés vers un corps, vers une bouche inconnue. Où parfois, malgré l’extraordinaire alchimie pressentie, on a retenu l’élan. Pour une bonne raison, ou pas.
Et pourtant, on est en résonance, on sait, on sent que l’autre nous a également reconnu, nous a également envisagé.

Je me sens parfois coupable de n’avoir pas répondu à l’appel, comme si j’avais commis une injure à l’instinct de vie, comme une injure à l’essentiel. Coupable de ces corps faits pour le mien dont je n’ai pas usé.

Certains ont des prénoms, d’autres ne sont que des visages.
Ils sont tous mes précieux. Dépositaires, j’en suis sûre, d’une ancienne magie. Celle qui  transforme la chair en rite initiatique.

« A la compagne de voyage
Dont les yeux, charmant paysage
Font paraître court le chemin
Qu’on est seul, peut-être, à comprendre
Et qu’on laisse pourtant descendre
Sans avoir effleuré sa main »

Le meilleur moment

Je suis en salle de cours. Je m’ennuie. C’est un début de millénaire, mais ça n’y change rien, on s’ennuie toujours aussi ferme dans les salles de classe. Je griffonne distraitement sur mon polycopié. A un moment, une phrase éveille mon intérêt, je ne sais par quelle digression l’enseignant en est venu à évoquer les ébats amoureux mais il soulève, parmi les ricanements de la salle : « …et le meilleur moment, c’est quand on monte l’escalier ».

Il n’avait pas tort, bien sûr. Le désir, c’est de l’attente brûlante, de l’insatisfaction entretenue, de l’anticipation délicieuse.

A la réflexion, je ne suis pas tout à fait d’accord avec lui sur le moment en question. La magie, le point d’orgue, le temps suspendu qui contient toutes les promesses, juste avant qu’on bascule, qu’on chavire, que l’esprit enfiévré laisse place aux sens impérieux qui exigent leur dû, c’est lorsque l’élastique de la culotte glisse, s’enroule et descend le long des fesses. De son côté, libéré, le sexe prend sa respiration, une bienheureuse et longue bouffée d’air alors qu’on remonte à la surface. Avant de replonger.
Ce moment.

Je n’aime pas plus que cela tout ce qui enserre, un vêtement parfait, c’est un vêtement que je ne sens pas. Les élastiques m’entaillent, les étiquettes me démangent, les coutures m’engoncent.
Mais j’en viens presque à regretter quand par un quelconque hasard (ou pas), il n’y a rien à enlever. Car cette touche finale au déshabillage, cet adieu aux dernières pudeurs est un ravissement toujours renouvelé.
Par mes soins ou ceux d’un autre, d’une main experte, blasée ou maladroite, arrachée dans la précipitation ou d’une lenteur savamment calculée, abandonnée à mi chemin (ma préférée), les variantes sont infinies.
Ce moment.

Ceci dit, rien n’empêche de le faire en montant l’escalier.

Avant-première.

J’avais 15 ans. J’avais un amour. Le premier. Léger comme un jour de printemps, fin, souple et rieur. Il l’est toujours, d’ailleurs.

On s’embrassait, consciencieusement. On savait pas bien quoi faire d’autre.

Mon corps réagissait, mais je n’entendais rien aux signaux qu’il m’envoyait. Et de toute façon, ma tête n’y était pas. Baiser, c’est baisser les armes, tout donner, ou tout se faire prendre. Aller à la découverte de soi. Avec violence, si on ne sait pas bien qui on est. A 15 ans, on sait pas bien qui on est.

Pourtant, j’ai un souvenir très net de mon premier bouleversement érotique.

On était dans un troquet, comme souvent. Pour jouer au tarot et aux adultes entre deux cours. Il y avait moi, F., et d’autres. Au moment de partir, une veste reste sur le dossier. L’un de nous s’en rend compte et prévient : « hey, c’est à qui la veste, là? ».

Et là, F., négligemment (terriblement négligemment au vu du tsunami qui a suivi), l’attrape d’un tour de bras, l’approche de son visage et dit en me regardant dans les yeux : « C’est la tienne ». J’ai trouvé cela animal, possessif. Totalement inconvenant, en fait.

Mais à ce moment je ne peux plus bouger. Troublée autant par l’indignation que par la décharge qui irradie encore quelques minutes après. Je ne dis rien, personne ne perçoit ma gêne. Une de mes amies me dit : « ah  c’est rigolo, moi c’est pareil, je suis capable de dire à qui appartient un vêtement rien qu’à l’odeur ». Je lui marmonne un : « ah bon », encore décontenancée par la violence du coup. L’épicentre est identifiable, derrière le nombril, en flou. Il irradie. Je découvre que le désir aussi, ça prend aux tripes. Décidément.

Et puis il faut partir, je prends ma veste et je laisse ce trouble de côté. Il me reviendra, quelques années plus tard, en comblant les absences dans des pulls d’homme abandonnés, en me plongeant dans des oreillers pour dormir dans l’odeur de l’autre.

Il paraît que l’odorat est le sens qui déclenche le plus d’émotions, et qui est le plus guidé par elles, parce qu’il zappe le cortex pour arriver directement dans le limbique. Je n’en sais rien. Mais c’est sûr, c’est celui qui m’a éveillée au désir, un printemps où je payais mes cafés 5 francs au bar en face du lycée.