Contes à faire rougir les petits chaperons – Jean Pierre Enard

Une jolie exception à ma règle qui place les auteurs femme largement en tête de mes livres érotiques favoris.

Le narrateur est auteur de roman, en retard pour rendre son manuscrit, ce qui semble être le cas de tous les écrivains qu’on peut croiser dans la littérature ou au cinéma (soit en retard, soit en panne d’inspiration, soit les deux…non?). Les trois co-habitantes de son lieu d’écriture n’ayant de cesse de le poursuivre de leurs ardeurs, il tente d’assouvir leur faim en revisitant les contes les plus célèbres… une sorte de contes des mille et une nuits à l’envers!

Amusant, léger, gourmand, parfois délicieusement et subtilement cru, comme une saveur brute qui surprend au milieu d’une bouchée, ce livre est une petite perle.

Jean Pierre Enard est mort quelques mois avant sa sortie, à l’âge de 44 ans. Ça me laisse bizarrement nostalgique des livres qu’il n’a pas eu le temps d’écrire.

Quelques extraits :

Alice a changé depuis toutes ces histoires au pays des Merveilles. Elle s’enferme dans la salle de bain. Elle se met nue et s’observe dans la glace. Elle voudrait bien voyager encore de l’autre côté du miroir.
Passé douze ans, on ne sait plus comment faire.

Dès le premier soir, Blanche-Neige avait compris que chanter en travaillant c’est bien joli mais que pour être nain on n’en a pas moins des besoins d’homme. Elle se préparait pour sa toilette quand elle surprit le rideau qui bougeait. Ils étaient là, tous les sept, et ils l’observaient en train de passer de l’eau fraîche sur ses seins légers comme des colombes. Cela ne la gêna pas. Blanche-Neige avait de tout temps été un peu exhibitionniste. Il faut d’ailleurs rendre justice à sa belle-mère. Ce n’est pas drôle d’avoir sous les yeux, à longueur de journée, une grande bringue de fille qui se trimballe en nuisette transparente dans les couloirs du palais. La reine n’avait pas besoin de consulter son miroir pour savoir que ses gardes triquaient comme des pendus en regardant l’adorable derrière de Blanche-Neige se tortiller sous moins que rien de soie rose.

Le meilleur moment

Je suis en salle de cours. Je m’ennuie. C’est un début de millénaire, mais ça n’y change rien, on s’ennuie toujours aussi ferme dans les salles de classe. Je griffonne distraitement sur mon polycopié. A un moment, une phrase éveille mon intérêt, je ne sais par quelle digression l’enseignant en est venu à évoquer les ébats amoureux mais il soulève, parmi les ricanements de la salle : « …et le meilleur moment, c’est quand on monte l’escalier ».

Il n’avait pas tort, bien sûr. Le désir, c’est de l’attente brûlante, de l’insatisfaction entretenue, de l’anticipation délicieuse.

A la réflexion, je ne suis pas tout à fait d’accord avec lui sur le moment en question. La magie, le point d’orgue, le temps suspendu qui contient toutes les promesses, juste avant qu’on bascule, qu’on chavire, que l’esprit enfiévré laisse place aux sens impérieux qui exigent leur dû, c’est lorsque l’élastique de la culotte glisse, s’enroule et descend le long des fesses. De son côté, libéré, le sexe prend sa respiration, une bienheureuse et longue bouffée d’air alors qu’on remonte à la surface. Avant de replonger.
Ce moment.

Je n’aime pas plus que cela tout ce qui enserre, un vêtement parfait, c’est un vêtement que je ne sens pas. Les élastiques m’entaillent, les étiquettes me démangent, les coutures m’engoncent.
Mais j’en viens presque à regretter quand par un quelconque hasard (ou pas), il n’y a rien à enlever. Car cette touche finale au déshabillage, cet adieu aux dernières pudeurs est un ravissement toujours renouvelé.
Par mes soins ou ceux d’un autre, d’une main experte, blasée ou maladroite, arrachée dans la précipitation ou d’une lenteur savamment calculée, abandonnée à mi chemin (ma préférée), les variantes sont infinies.
Ce moment.

Ceci dit, rien n’empêche de le faire en montant l’escalier.